STOP À LA CULTURE DES IMAGES PYROMANES, ou comment redessiner nos horizons sensibles avec le feu ?
Très tôt dans ma recherche sur les feux, je me suis questionnée sur la place des images dans la culture visuelle du feu et sur leur impact sur nos récits communs et sociétaux. Les images que je qualifie de 'pyromanes' sont nombreuses à l'heure de parler des feux et des incendies. "Fire images are situated in a media ecology of denial" / "les images du feu sont situées dans une écologie du média du déni" nous dit avec intelligence TJ Demos dans The Agency of Fire: Burning Aesthetics, un article que je recommande vivement sur le sujet.
En effet, en temps de crise, fleurissent dans nos feeds, dans nos news, et donc derrière nos yeux clos, dans les impressions rétiniennes que nous gardons de ces flashs constants: des images rougeoyantes, en dégradé d'orange et de noir, fumées contrastées, incandescentes… elles brûlent les yeux et nous sidèrent. Et puis elles deviennent banales de récurrence. C'est une chose que de voir le feu ou un incendie en vrai: une expérience forte et marquante, potentiellement traumatisante, mais qui se vit, une image en mouvement et qui s'accompagne de sons, d'odeurs, de prises de décision, de directions et d'actions. Dans la réalité, le feu est situé: on voit d'où il arrive, où il faut aller… il est connecté au lieu, et suit une dynamique physico-chimique logique. Je ne souhaite à personne de voir un feu rugir de près (ni de loin), mais au moins… de cette expérience naît un apprentissage.
Les images, elles, aplatissent et figent. Dans des compositions léchées, dans des zooms, dans le cœur des flammes, au cœur du pixel, toujours plus, au près du feu… mais gardant à distance. Les carrés oranges ont d'ailleurs envahit les grilles d'instagram, symbole du ciel embrasé ou de la lueur étrange lors des grands incendies en septembre 2020 dans la baie de san francisco: #orangeskiesday #nofilter.
Ces esthétiques du chaos sont pyromanes: elles alimentent le feu, sans nous donner d'information précise ou logique, sans relier l'évènement à des causes ou des conséquences ; elles nous laissent dans une posture de sidération et alimentent nos angoisses, nos solastalgies, notre apathie, notre amnésie saisonnière et le déni, comme le dit TJ Demos. Nous les visualisons depuis la distance de nos écrans, depuis des postures corporelles majoritairement passives, et l'urgence qu'elles véhiculent entre en dissonance avec notre état physique: continuant de nourrir une incapacité à savoir quoi faire.
Leur incandescence occulte aussi la chaîne des raisons politiques et scientifiques qui offrent les conditions de leur naissance. Elles fleurissent enfin sur un marché parallèle et certains capitalisent dessus. Cependant, les bénéfices ont plus tendance à arroser les armateurs qui vendent des Canadairs, des technologies de pointe que les analyses qui étudient les causes réelles des départs de feu, ou bien qu'à irriguer des initiatives locales qui s'organisent collectivement pour résister aux flammes.
Je regrette de voir ce même type d'image illustrer les articles, les livres, les émissions radiophoniques qui actuellement tentent de déconstruire notre rapport au feu. L'image qui vend, c'est celle qu'on connaît! À quand un autre marketing, une autre image vendeuse du feu ?
Il faut s'atteler à (re)connaître le feu différemment !
Dans mes recherches et mon travail de terrain, je prends de nombreuses photos et vidéos, mais j'ai eu au premier abord, du mal à les montrer. Je reste encore indécise quant à leur utilisation. En effet, d'un point de vue visuel, pictural, elles sont très fortes. Mais elles pourraient facilement alimenter cette esthétique du chaos que je souhaite combattre, et sur laquelle il est facile de capitaliser (même dans l'art contemporain, voyez comment les œuvres montrant des ralentis de flammes sont sexy, glamour et bankable… ).
Comment se détourner de la représentation et de la démonstration pour reprogrammer nos esthétiques et nos pratiques? Comment produire des images transformatrices comme le feu peut l'être? Comment re-générer des images autres que celles générées artificiellement (qui in fine alimentent aussi les incendies, avec toute cette eau pompée pour alimenter les tuyaux de nos IA)? Il faut de la vraie intelligence pour la régénération, et ça, le feu, les espèces pyrophytes le connaissent. L'une des directions que j'ai suivie a été pour l'instant une ligne assez claire: ne jamais montrer d'image de flamme ou de ruine seule, elle peut être support de discussion ou rentrer en résonance avec d'autres images (je travaille beaucoup la mosaïque d'images - en référence aux paysages en mosaïque, ceux qui résistent aux feux comparés aux paysages fermés ou ceux de continuité de combustibles), mais ne peut pas illustrer le sujet. Je me suis rapidement dit que les seules flammes que je montrerai sont celles qui se prennent par la main: celles des brûlages dirigés ou traditionnels, celles des fêtes populaires. En effet, il est difficile d'abandonner complètement le pouvoir fascinant que la danse des flammes contient, mais si cette pyrotechnie est à l'œuvre, il faut que ça soit en compagnonnage avec des humains. Que le feu effectue sa pyrothérapie.
L'une des autres pistes que j'ai suivie et mise à l'œuvre ici avec l'École du Feu, c'est de travailler des images avec la matérialité du feu: en couleurs faites à partir de matériaux collectés dans les paysages du feu.
Avant et après le feu, de nombreuses choses peuvent être les ingrédients d'une palette et constituer une boîte à outils à activer par la suite. La fabrication de la couleur est un processus long, une cuisine qui demande de l'attention, et qui est pour moi un moment essentiel de réflexion après les moments forts sur le terrain. Un processus intime qui permet à mes idées de décanter, tout comme le processus de la couleur le demande (on fait bouillir, on filtre, on caille la couleur, on la laisse décanter, on la filtre, on la sèche, on la broie, on la remélange et on la met en bouteille).
Après, ces couleurs me permettent de dessiner (comme ça a été le cas pour l'affiche de l'exposition), mais souvent, elles se suffisent à elles-mêmes - le processus a déjà porté ses fruits. C'est d'ailleurs l'un des ateliers que j'ai proposé aux petits gardiens de la colline lors des ateliers avec les scolaires à la Maison Lull: un abécédaire du feu fait avec des couleurs de plantes fraîches cueillies le jour même et des charbons de bois. La couleur se négocie, prend du temps, ce qui permet au regard de se poser sur des détails que l'on ignorerait autrement. Par exemple, ce jour-là j'invitais les enfants à demander à leur plante "Es-tu bien fraîche ? Es-tu mouillée ? Pourrais-tu me donner ton jus?" … un après-midi de juin en canicule nous a laissé peu de plantes fraîches et mouillées… autant d'informations que l'on peut relier aux risques d'incendie.
Enfin, une autre des pistes que j'explore, c'est la traduction d'images en textile. J'ai une formation en design textile et le tissage, le tressage, le motif, les compositions colorées, en gamme, les tapisseries… c'est un langage que je connais bien, et qui me semble accessible et inclusif. En effet, un textile abolit les distances plus qu'il ne les creuse : depuis notre premier souffle jusqu'au dernier, nous sommes en contact avec du tissu (lange, draps, habits, linceul…). Alors il est peu étonnant que l'on sente émaner d'une composition ou d'une image faite de tissu plus de proximité et d'intimité que devant une photo encadrée, un tableau qu'il ne faut pas toucher. Le tissu, si on l'étend aussi à la vannerie (ce que je fais allègrement), ça donne un panier. La théorie de la fiction-panier d'Ursula K. Le Guin est à la genèse de mon travail textile et d'exploration autour du feu (eh oui, savez-vous que paniers et feu sont en conversation depuis bien longtemps… une autre histoire que celle-ci… pour un autre jour, une veillée peut-être) et que cette théorie et ce panier ont aussi été les porteurs de nombre de nos réflexions au sein de l'école du feu, j'ai assez naturellement décidé de proposer de traduire toutes les étapes de notre digestion collective des personnages, ces voix de la lisière en tissu. Ces bannières faites de teintures naturelles et d'impressions de cendres sont plutôt des patchworks à penser comme des œuvres collectives que des drapeaux que l'on planterait pour s'approprier un lieu. Ou bien s'il s'agit de se déclarer propriétaire d'une terre, que celle-ci soit celle de la lisière gérée communautairement, comme nous en rêvons dans notre école buissonnière.
Un dernier exemple: pour un projet récent en Grèce, toujours à propos du feu, j'ai utilisé une caméra thermique pour lire et accéder au paysage différemment. Une fois passée la grande excitation que j'ai eue à lire les choses en dégradé de couleurs vives, je me suis demandé comment utiliser ces images? Comment véhiculer ce qu'elles m'avaient appris: comme par exemple qu'un arbre même mort dans une forêt brûlée, refroidit un corps vivant par son ombre, ou bien que le vent qui remonte du vallon refroidit ce même flanc de corps exposé et que cela doit avoir son importance quand on est une plante et que l'on passera sa vie d'individu sans pouvoir bouger… J'ai vite décidé de traduire ces images en tapisserie faite de laine. En reprenant couleurs et motifs, elles font référence à cette esthétique 'technique' qui un peu comme l'esthétique 'chaos' nous garde à distance de ce que l'on ne connaît pas (ou croyons ne pas savoir, car cela appartient à la science, et que celle-ci n'est pas une chose populaire) tout en disruptant cette dynamique distantiative, car la chaleur de la laine porte en elle autre chose: celle d'une envie de fourrer ses doigts dans l'image, celle d'un lien entre animal-paysage-humain-feu au travers des questions de pastoralisme, celle de penser les choses sur le temps long.
Ainsi, plutôt que de déléguer nos connaissances, nos décisions et nos sécurités, reprenons le feu par la main. Les images pyromanes sont des instantanés qui accélèrent le rythme de nos cœurs et des récits apocalyptiques, mais les nouvelles impressions du feu que nous devons cultiver prennent du temps: collecter, cuisiner, filtrer, tisser, tresser… ces gestes manuels nous ancrent et surtout nous donnent le pouvoir de l'action !
Garance Maurer
Texte manifeste présenté avec des oeuvres issues de mon projet Pyroscapes, et du travail artistique mené avec l’École du Feu, lors de UN AN APRÈS LE FEU - une exposition à la Villa Mistral, L’Estaque, Juillet 2026.

Dessin de Liyah, élève en maternelle à Ste Marthe - après l’atelier Les Petits Gardien.ne.s de la Colline à la Maison Lull, autour de l’écologie du feu.
Projet en cours, à Marseille et sa région: retrouvez l’actualités des activités de l’école du feu ici.
Projet soutenu par la Fondation de France et Soil Tribes. 2025-2027
