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Intentions de résidence, Fabbrica Design 





La résidence Fabbrica Design 2022 sur le thème des fibres végétales sera pour moi l’occasion de mener un projet de recherche-action mêlant un travail de terrain poussé, des explorations autour de la matière en continuation des thèmes de mon travail, à faire résonner avec les spécificités du territoire insulaire Corse accueillant cette recherche.



    Mettre en place des protocoles d’observation et de création proche du design ethnographique et de l’anthropologie ; aller à la rencontre des humains et non-humains d’un territoire ; sentir et devenir cet écosystème ; regarder et comprendre l’endroit que l’on découvre ou redécouvre, sont selon moi les fondements de toute intervention créative. C’est dans un deuxième temps que je mets à profit tous les outils créatifs acquis durant mes sept années d’études et lors de mes expériences professionnelles et personnelles afin de faire émerger un enjeu local et contemporain, pour tenter par la suite d’y répondre. La collaboration avec des acteurs et actrices du territoire est l’une des composantes les plus enrichissantes du travail.


    La thématique des fibres végétales vient entremêler mes questionnements sur l’habiter et sur les procédés textiles. Ce lien vient en effet, nourrir une recherche que je mène depuis plusieurs années, dans laquelle je considère le textile comme un outil de construction formelle et symbolique privilégié.

    À l’heure de questionner nos façons d’habiter et ce qui compose nos environnements intérieurs comme extérieurs, la place du textile apparaît comme centrale. De nombreux aspects de nos vies convergent vers lui : il nous réconforte et nous protège, nous habille et nous représente. Il peut être considéré comme la première solution que l’humanité a mis en place pour survivre, en tressant des toits, des habits ou des paniers avant même de faire du feu, de cuire des aliments ou de compter (voir Gottfried Semper et Tim Ingold). Comme une extension de la peau, le textile est une barrière supplémentaire, et mobile, qui permet de s’adapter aux évènements climatiques potentiellement hostiles : plus ou moins de protection thermique, d’ombre ou d’abri contre la pluie. Les humain.e.s s’adaptent aussi à l’environnement via le textile, et ce, en tant qu’individu ou collectif. Telle une membrane qui marque les espaces intérieurs ou extérieurs, comme une peau contient un corps : des tissus tendus ou déposés peuvent marquer les limites entre un chez-soi et des espaces partagés, publics. Intimement lié à la question du langage, le tissage est aussi pour moi un outil de construction de sens et participe à l’écriture de l’histoire intime et commune : les mots texte et textile sont étymologiquement liés, en latin par exemple où le x detextus incarne l’entrelacement des fibres entre la chaine et la trame. Aller à la rencontre de celles et ceux qui récoltent les fibres, les travaillent, les tressent et les tissent, c’est donc raconter un sous-texte généralement relayé à la sphère du travail domestique.

    À propos de la construction textile, comme l’explique Anni Albers dans son texte On Weaving, la combinaison entre la fibre et les armures de tissage permet d’influencer les propriétés de l’un ou de l’autre en les confirmant ou au contraire en les effaçant. Ainsi, une fibre rigide et cassante une fois posée en trame pourra devenir souple et résistante, modifiant ainsi ses qualités inhérentes. Au contraire, une fibre douce et gonflante, travaillée en toile avec une contexture élevée aura un aspect ou un toucher plus rigide et sec. Les nombreuses étapes de transformation apportent la possibilité d’aller dans un sens ou l’autre, démultipliant ainsi le champ des applications. Par ce premier aspect du tissage, je vois le textile comme une réponse particulièrement intelligente et inclusive, permettant de construire une matière qui s’adapte aux reliefs des choses de la vie. Utilisant un système binaire simple (pouvant se complexifier), il embrasse la différence de chaque élément pour ne former qu’un tout, résilient. Aussi, en comparaison à d’autres types de mise en forme, la construction textile est douce. Au-delà du toucher d’un tissu, sa douceur est proche d’une posture sensible à l’environnement, social et écologique. Utilisé sous ce prisme, il se transforme en moyen de résistance. En effet, pour travailler le bois nous coupons, nous taillons dans la matière (avec des objets tranchants, nous créons d’ailleurs une part non négligeable de résidus). Pour travailler le métal ou le verre, nous devons les chauffer, mettant ainsi en œuvre des procédés très énergivores et opérant des changements de formes brutaux. La création textile, elle, ne demande qu’à ordonner des matériaux déjà existants, sans opérer de changement d’état majeur : par l’ordre, la tension et la patience nous créons des surfaces souples et adaptables. C’est particulièrement cette posture d’intelligence du « faire avec ce qu’il y a là » et d’apporter ce soin de l’arrangement et de la tension -ou l’attention- que je souhaite défendre dans mes projets.

    Concernant la vannerie, technique centrale pour cette résidence sur les fibres végétales, la lecture du texte La théorie de la fiction panier d’Ursula K. Le Guin 1986, autrice féministe américaine, sera mon point de départ, rejoignant mes recherches sur les origines du tissage. « Le premier équipement culturel a probablement été un récipient […] de nombreux théoriciens ont le sentiment que les premières inventions culturelles furent forcément d’une part un contenant destiné à recueillir les denrées collectées et puis une sorte d’écharpe de portage. C’est ce que dit Elizabeth Fisher dans Women’s creation (McGraw-Hill, 1975). Mais non, c’est impossible. Où est cette chose merveilleuse, grande, longue et dure, un os, je crois, avec lequel l’homme-singe du film cogne quelqu’un pour la première fois […] ? Je ne sais pas. Je m’en moque. Je ne raconte pas cette histoire. Nous l’avons entendue, nous avons tout entendu à propos de tous les bâtons, de toutes les lances et de toutes les épées, de toutes les choses avec lesquelles on peut cogner et piquer et frapper, de toutes ces choses longues et dures, mais nous n’avons rien entendu à propos de la chose dans laquelle on met des choses, à propos du contenant de la chose contenue. Ça, c’est une nouvelle histoire. Ça, c’est de la nouveauté. » 

    Ainsi, mes explorations en territoire Corse, appliquées à comprendre les temporalités marquées de l’écosystème insulaire, la gestion de la biodiversité de l’île comme patrimoine naturel et comme ressource locale, les traditions architecturales, artisanales, culturelles et populaires suivront également les balises de cette recherche transverse. Les réalisations rencontreront très certainement les notions du soin et de l’entretien (soin du corps, de la maison, de l’environnement, de l’esprit d’un lieu et de la mémoire) et pourront prendre la forme d’objets vecteurs de symboles et activateurs de rituels. Nos sens, activés par la végétation et le climat de l’île, seront mis à l’honneur. Les gestes de mise en forme rejoindront les fonctions d’usages. Les matières seront diverses et généreuses : plantes entières, travaillées ou rebus, elles seront toujours locales. Les collaborations et hybridations seront nombreuses, entre naturale, flessibile/rigidu, cunfruntà et innuvà, thèmes centraux de l’esprit Fabbrica Design. Les expérimentations et les rencontres se mettront au service d’un patrimoine matériel et immatériel local au travers de moyens de production éthiques et innovants.




Édition #8 de Fabbrica Design, soutenu par la Fondation de l’Université de Corse,
en partenariat avec Natalina Figarella (artisane vannière), L’Astratella (distillerie d’huiles essentielles) et le Conservatoire Botanique National de Corse.